« Les humeurs et les abattis, vie immobile »

Christophe Lopez n’a pas vraiment d’atelier, comme bon nombre d’artistes qui préfèrent produire sur une table de travail, dans la rue (je pense aux débuts de Gabriel Orozco) ou bien dans leur cuisine. L’atelier de Christophe Lopez occupe les étals de nos marchands de chairs, bouchers et poissonniers mais aussi, peut-être, les bords de route où l’on y trouve de pauvres petits écureuils écrasés.

Les photographies de Christophe Lopez racontent des expériences sculpturales éphémères. Elles ont la simplicité factuelle d’une photo médicale qui se doit d’être claire, évidente et sans détours. Pas de grain, forte saturation, cadrage centré. Ces images échafaudent un dispositif où la photographie se satisfait de cette utilité documentaire alors que dans le même temps la sculpture abandonne sa valeur tangible. L’œil de porc, comme l’huître, l’asticot ou la tête de mouton, n’est plus (et sans aucun doute, même pas mangé!). 

L’éphémère n’a de possibilité d’existence qu’à travers son déplacement documentaire. La matière organique laisse place à la matière photographique, comme elle a pu auparavant être substituée à de la cire. On sait combien cette valeur mémorielle n’est pas l’apanage de la photographie et combien la cire a joué un rôle privilégié dans la restitution des traces organiques, religieuses et scientifiques.

La cire fut, en particulier, une matière mémoire, parce qu’elle a longtemps permis de produire des répliques d’organes éphémères. Par sa capacité à épouser les moindres détails du moule dans lequel elle se coule avant de se figer, elle a la faculté de restituer avec stupéfaction l’intensité d’une réalité pétrifiée dans une instantanéité malléable qui ne finit jamais d’être vivante. Les cires anatomiques du Museum d’histoire naturelle de Florence s’organisent en un univers d’étude médical patent de réalisme et de vérité scientifique, grisé par quelques mises en scène cocasses où les fragments anatomiques reposent sur quelques écrins de satin. La cire, comme le rappelle Didi-Huberman, est aussi une matière qui bouge. Elle bouge car elle vient épouser les reliefs du moule, elle bouge aussi parce qu’elle a tôt fait de prendre les marques des impacts et des frottements. Elle bouge encore parce qu’elle fond à basse température et enferme en son cœur les carnations subtilement restituées par les pigments. Lorsqu’elle fond, elle retrouve la viscosité des substances liquides qui parcourent notre corps, humeurs variées, sang, bile, salive, lymphe.

Les anatomies animales de Christophe Lopez semblent reprendre l’histoire de ces cires florentines pour construire le récit de leurs humeurs rarement modelées – car n’est moulé que ce qui souvent dans sa mollesse prend forme (peau, muscles, vaisseaux, organes, etc.). C’est bien un débat de l’informe avec la vie qu’engagent ces images, un partage entre écoulement et solidification. Cet informe contredit la vérité des abats de ces animalités inertes. Le titre de l’exposition dit ce dilemme. On préféra Still Life à Nature morte. Vie immobile contre nature défunte. Still Life nomme déjà la quête de l’instant photographique (certes une petite mort, aussi la recherche d’une intensité de vie dans le statisme de l’instantané) alors que la nature morte décrit un état de matière en faillite. Optimisme photographique contre pessimisme matériologique. Ces humeurs informes sont still life. Elles bougent immobiles.

Autre ton. À quelque chose près, tout ce qu’on voit pourrait tout aussi bien passer dans nos assiettes. Glurps. De ces fragments incomplets s’échappent des liquides distrayants, incongrus, parfaitement contre nature, acidulés, à la texture gélatineuse un peu épaisse, quasi-pâtissières (mais d’un registre, disons, plutôt fraise tagada, schtroumpf ou crocodile à la composition chimique vaseuse et aux couleurs acides) qui sortent par on ne sait quel trou. Il y a de l’humour noir à la Franquin un peu Hara Kiri et de l’abjection aimante dans ces photographies, de l’artificiel un peu joyeux, mais aussi une attention certaine pour les subtilités chromatiques des chairs luisantes parce qu’encore fraîches et troublantes. Le visqueux fait spectacle. Le gel minéral pigmenté, qui s’écoule, agit comme le contrepoint chromatique des nuances infinies de ces organismes épluchées, mis à vifs ou tranchés. Aïe.

Il faut probablement prendre ce projet de Christophe Lopez comme une série d’expériences, menées pas à pas depuis plusieurs années, qui soulignent combien derrière ce double jeu des apparences (entre abjections animales et plaisanterie), il est aussi un exercice de manipulation et de contemplation patiente des abattis qui, bon gré mal gré, décrivent le temps perdu à scruter nos vies immobiles.

 

Pierre Baumann, mai 2014

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