La matière disruptive

Les céramiques de Roland Dautry sont plus proches de l’art que de l’artisanat dans le sens où il s’intéresse plus à la chose des formes qu’à la forme des choses1. Ce chercheur — comme B. Frize ou P. Soulages —, est plus en quête d’une expérimentation que d’un résultat esthétique (d’une belle forme). Il travaille la terre et ses contraintes, joue avec ses aléas et sa rudesse, afin d’en extraire toute sa matérialité. La forme n’y est pas dominante, elle sert de « contexte » — minimalisée afin de mettre en avant la matière et l’éloquence de la couleur —, de Figure dans le but d’être éclatée ou plus précisément disloquée par un détail.

 

Ce dernier est récurrent, il peut être fissure, tache colorée, il est l’élément disruptif à la figure, un élément perturbateur qui vient nous heurter, nous blesser dans et par notre regard. Il surgit pour nous faire entrer au cœur de la matière : « Il donne à voir la matière imageante en gestation, comme si elle ne s’était pas encore métamorphosée pour devenir transparente à ce qu’elle reproduit, prendre sa forme achevée — un embryon qui serait, en puissance, virtuellement, l’image2. » Ce détail ouvre sur l’indéterminé, sur un espace vierge de toutes significations. R. Dautry cherche la « matière précieuse », et cette prédominance de la matière sur la forme est de connivence avec une couleur, plus précisément une absence de couleur : le noir. C’est à travers toutes les nuances colorées recherchées dans ce noir, mais aussi par les textures, « les effets de matière » que la forme émerge. Les céramiques de Dautry sont vivantes, car chacune se présente comme un espace transitoire et fluctuant qui nous mène d’un chaos magmatique à une forme saisie dans sa propre formation.

 

1. J’emprunte cette distinction entre artistes et artisans à P. Garcia, « Artistes, Artisans, les choses des formes et les formes des choses » in Figures de l’art n°7, PUP, janvier 2004.

2. D. Arasse, Le détail, pour une histoire rapprochée de la peinture, éd. Champs/Flammarion, 1996.

 

Appendices n°1, entropie(s), 2007, 10 euros, ISSN: 1958-5284.

<