Carnet de contraventions

Travail réalisé avec Anthony Buendia

 « Quelques manifestations contemporaines des relations entre art et politique »

Contravention est dérivé savamment du radical du latin contravenire, littéralement « venir contre », lui-même à l’origine du verbe contrevenir « agir contre les prescriptions d’un règlement » quelquefois employé au sens figuré, pour « aller à l’encontre de ».

Le mot qui signifie proprement « action de s’opposer (à ce qui est admis) », s’est progressivement limité à sa spécialisation juridique « fait de contrevenir à la loi ». Au XXe s., il est entré dans l’usage commun avec le sens métonymique d’ « amende punissant une infraction », surtout dans le domaine de la circulation automobile : d’abord employé par l’agent de l’ordre qui constate l’infraction (vous êtes en contravention), il a été repris pour désigner l’amende et le document portant le procès-verbal1

La proposition est la réalisation d’un outil (plastique) à fonction critique : un carnet de contraventions, symbole du pouvoir, de l’État, de son autorité légale. La fonction critique réside dans la réappropriation et le détournement du PV (procès-verbal), outil de coercition et de contrôle par l’État dont la propagande est inéluctable.

 

Il s’agit ici de remettre en question l’identité de l’État, son pouvoir et sa légitimité.

Une série de 15 PV (imprimés à des centaines d’exemplaires) de couleur différente (jaune, vert, orange, rose, etc.) sont placés sur les pare-brises des voitures. Sur le verso de chaque PV, il y a soit une citation (Bakounine, Makhno, Proudhon, Hakim Bey2, etc.), soit une photographie, soit un aphorisme. L’esthétique de ce geste n’a pas pour ambition d’appartenir à un mouvement ou à courant artistique, ni la prétention d’en créer un – même si on peut y voir des références artistiques assez claires ; situationnistes, actionnistes, Fluxus, etc. Ce geste incisif n’est pas la quête d’une identité artistique, il est ludique et politique.

La lutte, contre une forme d'oppression sourde et détournée comme celle que nous connaissons, prenant la forme d'une uniformisation massive (nous épargnerons au lecteur la démonstration de l'existence de cette dernière, car ce n'est pas ici le propos), nous semble devoir opter, entre autres, pour la réappropriation des moyens et outils de l'adversaire. Il s'agit d'une des bases des techniques de guerilla.

Parmi les forces répressives les plus visibles dans nos existences, l'État tient à nos yeux, une place et une fonction importantes. Il s'agit là encore une fois d'une prise de position libertaire face à un pouvoir liberticide et à ses institutions, il n'est pas question de l'expliquer, la justification ne fait pas partie de nos choix en tant que mode de communication.

En détournant le mode de présence de l'État le plus quotidien, le plus insignifiant de prime abord, le plus ordinaire, le plus « dépolitisé » (le procès verbal pour stationnement interdit) en le politisant justement, en le détournant pour poser la question de la légitimité à faire payer de l'espace public, en le transformant en support de propagande hostile au Pouvoir, en le singeant dans un jeux artistique inoffensif mais pas innocent, se pose le modèle d'une forme de lutte active de l'esprit critique applicable à d'autres symboles, à d'autres supports. Nous sommes conscients de ne pas mettre en péril par nos actes l'ordre établi sur un plan matériel, nous sommes plus sournois, nous sommes volontairement coupables de répandre le Chaos dans un Ordre mortifère, figé qui menace de plus en plus notre survie physique et intellectuelle. La subversion se pose alors à tous les niveaux en utilisant la pratique artistique contre la froideur administrative de la punition, son questionnement, ses références, son appel à réfléchir contre l'injonction de l'Institution à obéir, à payer, à se soumettre, à accepter, à intégrer et automatiser le formatage.

Nous pourrions faire l'étalage de grandes références dans ce texte, nous attirer les sympathies d'une Nomenclatura culturelle, être dans la « contestation bon ton », révolutionnaires romantiques de salon... et nous serions encore une nouvelle tentative ; originale ou pas, intelligente ou pas, pertinente ou pas ; avortée, vendue, désamorcée avant d'avoir même pris consistance. Nous ne revendiquons aucun talent, nous ne cherchons pas à faire « avancer » l'Art, à « enrichir » la culture (ni même à s’opposer), nous entrons dans une lutte où l'Art et la Culture sont, entre autres, des domaines étant à la fois les outils de cette lutte et son aboutissement, son but. Nous ne cherchons pas même à vaincre un système déjà condamné par essence, nos efforts vont vers la survie, la dignité (avec ou sans victoire) et l'implication dans l'avenir que nous donne l'engagement. Nous sommes des créatifs égocentriques bien élevés, presque décadents, sans grand courage, trop bien nourris mais pleins de rancœur, encore trop installés dans nos ridicules privilèges alors nous jouons en riant jaune sous le regard du « Grand Frère » à nous moquer de lui. Nous n'avons aucune prétention à éduquer ou éclairer un public, nous appliquons le principe de l'exemple, de l'efficacité du geste symbolique. Ce principe, que des bien plus féroces ont parfois nommé la propagande par le fait.

Le principe est militant et le procédé d’exposition l’est aussi (placage d’affiche sur la façade du lieu d’expo et distribution de tracts lors du vernissage) mais cela n’est ni une performance ni un happening ; ce n’est pas l’intellectualisation d’une action, ni une mise en scène mais la continuité d’une propagande.

L’exposition du geste se divise selon quelques jeux :

1- Poser des PV sur les pare-brises des voitures stationnant autour du lieu d’exposition.

2- Coller des affiches sur la façade du lieu d’expo lors du vernissage.

3- Déposer des PV dans le lieu d’exposition.

4- Toute autre forme de Chaos symbolique lors du vernissage

 

1. A. Rey, Le Robert, dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, Paris, t. 1, p. 877.

2. Comme la démarche est déjà bien référée aux situationnistes, nous ne citerons ni Debord, ni Vaneigem, mais plutôt des références que nous considérons comme essentielles dans le champ politique.


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