Organes accompagnés

(l’envers)

Avec cette nouvelle exposition, Christophe Lopez poursuit son travail d’introspection et de dialogue avec les images anciennes et leur réalisme trouble, porté par un regard un brin joueur en cela qu’il traite d’une iconographie usuelle instrumentée par quelques artifices. Si certaines images se réfèrent explicitement à notre culture européenne judéo-chrétienne (un Christ, un saint Jean-Baptiste ou encore un saint Sébastien) et mythologique, les autres entretiennent un rapport plus allusif à cette histoire partagée. Un œil ici comme une partie de sainte Lucie ou encore une peau d’un saint Barthélémy partie en goguette. Aussi, certes la référence est présente mais l’artiste se joue d’elle parce que c’est, de toute évidence, avant toute chose, une histoire partagée avec des proches — comme pour bon nombre d’artistes —, une compagne, un fils, un ami ou soi-même. Le réalisme en jeu n’est pas celui photographique d’un motif éclairé avec limpidité, mais peut-être plutôt le jeu qu’engage la mise en scène et la démonstration des organes internes devenus externes et greffés. Autrement dit, au delà de la mythologie que construit une image, sa genèse souvent mise à la marge, et la vérité de ses faits portent différemment le sens de ce que l’image veut bien lâcher. Plus précisément, notre accompagnement actuel de la figure photographique marche avec la double connaissance de l’apparence externe et de la forme interne. Plus explicitement, en mettant ainsi les organes et les ossements au dehors du corps, Christophe Lopez assimile cette double vérité des corps derrière un faux-semblant : s’y exposent les organes hypothétiques d’une partie interne de ces corps exposés, alors qu’on sait très bien qu’il n’en est rien, à plus forte raison lorsque l’ossement est une tête de gorille portée par un petit héros homérique. Ça veut bien dire que cette extériorisation des organes ne marche pas avec leur assimilation au porteur (je ne parle pas d’un « bon au porteur », mais du messager qui porte ses artifices comme les chaussons d’Hermès). Autrement dit, le proche expose une fausse partie de soi, fictionnelle qui, souvent, flotte avec magie, s’accroche sans impact ni soudure sur le corps où seule l’ombre atteste la vérité du rapprochement entre les parties — l’être et l’organe. L’ombre fait preuve, c’est caravagesque. S’il y a réalisme, c’est celui d’une petite famille, si on peut dire, qui joue cette mise en fiction, presque comme une scène de théâtre dans la scène de théâtre. Une famille de magiciens, le père, la mère et l’enfant (…) complices derrière le spectaculaire qui avancent leur cohorte d’organes et d’os. Regardez bien, leurs mains l’indiquent, les objets flottent comme des particules, comme des poissons pilotes. En jouant de cette ambiguïté entre forme interne (l’organe) et forme externe (le corps), la photographie relate l’histoire d’organes accompagnés. Accompagnés par des corps bien entendu, mais par la partie interne des ces corps dit « externes », partie immatérielle, c’est-à-dire l’attention, l’affection pour ces biens précieux innomés ; une vie ensemble. Autopsie d’une vie avec, alors.

Pierre Baumann

 

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